Blanche-neige

Après Poucet, c'est au tour de Blanche-neige de passer à la moulinette en vue d'intégrer le corps du roman en cours, le corps de Marâtre qui se construit avec ses trois voix. Difficile de l'imaginer encore vraiment mais je sais que le bout de ce chemin-là, le bout de ce projet-là, approche...
Je vous offre le début de Blanche-neige donc, en espérant qu'il vous plaira. Restera pour moi ensuite deux gros morceaux... Hansel et Gretel et Cendrillon
Après, j'aurai entre les mains une première version de quelque chose, de cette polyphonie qui a mis du temps à grandir en moi, en espérant en avoir tiré toutes les ficelles. Une question de semaines...

"La reine resta longtemps à rêver devant sa fenêtre ce jour-là. Il faisait froid dehors, c’était l’hiver et la neige couvrait l’intégralité du royaume.Tout était blanc. La neige atténuait les sons et donnait au paysage l’apparence de la lune. Le royaume entier semblait dormir depuis plusieurs semaines déjà. La reine rêvait à l’enfant qui ne venait pas, celui ou plutôt celle qu’elle désirait ardemment depuis des années sans succès. Le roi et la reine avaient consulté les meilleurs médecins du royaume. Tous avaient été catégoriques. Le corps de la souveraine était fait d’une mauvaise terre et ne pouvait accueillir un enfant. Du roi bien entendu, il ne pouvait venir aucune tare. Et même si certains médecins auraient pu secrètement le penser, ils se seraient bien gardés de le dire, de peur d’être tués sur le champ. Les époux avaient tout essayé, tous les onguents, toutes les potions possibles. Au moment où leur désespoir s’était fait plus profond encore, ils avaient même été réduits à faire venir au château quelques sorcières aux corps fins et tordus, aux doigt crochus et aux longs nez verruqueux, mais aucun filtre n’était parvenu à changer les choses. Le ventre de la reine restait plat depuis des années. Il y avait ce désaccord aussi entre les époux, ce désaccord entre roi et reine. Lui souhaitait un héritier alors qu’elle aurait tout donné pour avoir une fille. N’était-ce pas plutôt cette divergence qui empêchait les corps de s’accorder ?
Des années que la situation restait la même en tout cas. Lui ne s’en ouvrait pas souvent à la reine. Il ne se confiait jamais à personne. Il restait juste un peu plus encore enfoncé dans le silence ; le roi n’avait jamais été bavard mais il était devenu franchement mutique. Elle voyait bien son air triste et froid, elle connaissait la nature de sa tristesse. Se taire était sa façon à lui de vivre au mieux avec sa peine. La reine, quant à elle, passait des heures perdues dans ses pensées, à ne rien faire, sans bouger, sur son trône, sans bouger ni trouver de solution, avec une horrible culpabilité chevillée au corps aussi, tous les médecins qui l’avaient approchée ayant tant insisté sur le fait que seul le corps de la reine pouvait être infertile, qu’elle était une mauvaise terre, qu’il ne servait à rien de lutter contre cela, que jamais un enfant ne franchirait le seuil de son corps stérile.
Ce jour-là, alors que le reste du royaume était encore plongé dans le sommeil, le roi revenu d’une longue bataille, épuisé, étendu et ronflant sur le lit, la reine resta longtemps à rêver devant la fenêtre. C’était l’aube et elle pensait une fois encore, en regardant la neige, à la fille qu’elle désirait depuis si longtemps, son regard au loin, son regard qui à mesure qu’elle se perdait dans ses pensées, s’égarait dans la neige. Une corneille traversa bientôt l’étendue blanche, juste devant la fenêtre. Son vol était curieux, saccadé. L’animal noir était blessé. Il se poserait sans doute quelques mètres plus loin, mourrait peut-être même de ses blessures dans une poignée de minutes. L’oiseau n’eut pas la force d’aller plus loin. La corneille s’écrasa au pied de la fenêtre. La reine contempla longtemps le petit corps de plumes posé sur la neige, le corps aux os creux, si léger, à peine enfoncé dans le blanc. Trois gouttes de sang avaient perlé de ce corps. Toujours habitée par les mêmes obsessions, la reine pensa aussitôt à cette fille qu’elle désirait depuis si longtemps. Elle aperçut nettement un visage dessiné sur le sol. Une chevelure aussi noire que les plumes de la corneille, un visage aussi blanc que la neige et de petites pommettes rouges, signes de bonne santé, aussi rouges que les trois gouttes de sang. La reine referma la fenêtre et éclata en sanglots.
Et quelques mois plus tard, quelques mois après la vision qui l’avait rendu si triste, le miracle s’accomplit. Le ventre de la souveraine commença à s’arrondir. C’était la preuve qu’on lui avait menti, la preuve qu’elle n’était pas une mauvaise terre. Le château résonna durant plusieurs mois d’une belle joie. Le roi, sans devenir bavard, recommença à sourire. Malgré tout, le désaccord persistait entre les époux, entre roi et reine. Lui souhaitait forcément un héritier alors qu’elle aurait tout donné pour avoir une fille. La reine mourut en couche, l’enfant survécut à sa mère et le royaume accueillit une petite fille magnifique qu’on prénomma Blanche-Neige..."



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