Marâtre... et Poucet...

Je suis resté des années en pensant que je n'aurais sans doute pas le courage d'y revenir. A force de ranger les gens dans des tiroirs... J'entends souvent le terme "auteur jeunesse" à mon propos, comme si on devait faire la différence, le débat est ancien, entre la vraie littérature et les livres pour enfants.
En 2005, je me suis engagé sur un chemin que je ne pensais pas si long, enfin je ne savais pas. Un livre puis un autre, avec la ferme intention d'écrire des livres avec des enfants à l'intérieur, de chercher des voix d'enfants, celle qui fut la mienne et bien d'autres.
Je n'ai jamais cherché à "faire" l'adulte, le grand-frère, à écrire des livres qui soignent et aident à grandir, même si on écrit et que les lecteurs et lectrices s'approprient les histoires comme ils l'entendent heureusement. Là, je parle de l'intention de départ.
Mais j'ai laissé de côté des années mes autres désirs d'histoires, pensant que je ne serai d'ailleurs pas capable d'y revenir. Après quelques essais ratés.
Paradoxalement, c'est la bande-dessinée qui m'a ramené à la littérature il y a deux ans, à un vrai désir, besoin, de me ré-atteler à une fiction en littérature générale. Ce gros projet autour d'Artaud qui verra le jour en librairie en septembre 2019, grâce à Laurent Richard (compagnon de longue date) et à Franck Marguin (éditeur attentif et cultivé), chez Glénat. Un autre projet de roman graphique devrait voir le jour aussi, j'y reviendrai. Voilà la nouvelle porte que j'ai ouverte pour revenir à mes désirs enfouis d'écriture de romans.
Depuis des mois, me voilà reparti sur une fiction adulte qui tourne autour de la figure de la marâtre. La même obsession. Trouver des voix. Elles seront trois. Ça progresse assez bien finalement, même s'il reste beaucoup de travail. Une histoire avec des enfants à l'intérieur, des souffrances d'enfants. On creuse toujours les mêmes sillons, les mêmes obsessions.
Dans le corps du récit, j'ai décidé de reprendre des contes pour alimenter le reste. C'est dans ce but que je viens de réécrire Le Petit Poucet. Suivront Blanche-neige, Cendrillon et Hansel et Gretel.
Rien que pour vous aujourd'hui, je place ici le début de mon Petit Poucet. N'hésitez pas à m'envoyer un signe, un commentaire pour me faire part de votre impression de lecture sur ce work-in-progress...


"On aurait eu tort de penser qu’il était le souffre-douleur de ses frères. Ce n’était pas exactement ça. Pas de coups de leur part ou si peu, jamais rossé en tout cas ou si peu que c’en était insignifiant. Mais disons que sa place de cadet ne lui avait apporté aucun avantage, qu’on s’occupait très peu de lui. Il n’était pas le chouchou, ce petit dernier que l’on aurait pris soin de couver, sachant qu’après lui, le berceau resterait vide. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie, un manque de curiosité. On ne faisait pas attention à lui. Quoiqu’il fasse, tout le monde dans la maisonnée s’en fichait. À sept ans, il était donc le dernier venu d’une fratrie abondante. Ses parents, bûcherons, passaient leurs nuits chacun de leur côté. Ils étaient trop pauvres pour ne pas partager la même couche mais ils ne se touchaient plus depuis la naissance de leur dernier enfant. De leurs corps trop serrés en effet, il ne naissait rien de bon. En tout cas, les parents avaient leur compte, les enfants ne se faisant pas prier pour arriver dès la place libérée, le plus souvent par paires. Père et mère étaient d’accord pour reconnaître que ça suffisait, qu’il y avait bien assez de cris dans leur maison misérable, un peu trop de cris même.
Âgés de sept à dix ans, les petits ne pouvaient pas les aider dans leur tâche, se tuer au travail comme eux n’hésitaient pas à le faire, courber le dos sous la charge. Ils étaient juste bon à faire quelques fagots. Encore fallait-il ne pas être trop exigeants. Ce n’était pas faute de leur avoir montré des dizaines de fois. Trop d’enfants, trop d’incapables, trop d’inutiles bouches.
Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme, un presque-sourire aux lèvres, comme s’il avait trouvé la solution à tous leurs problèmes. Des jours qu’il y réfléchissait. Et alors qu’il allait proférer une atrocité, il avait l’air satisfait. Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme :
Écoute. Nous peinons à trouver assez pour nous nourrir. Il faut nous résoudre à nous séparer de nos enfants.
La bûcheronne fixa un moment son mari, horrifiée. Se séparer de leurs enfants, qu’est-ce que ça signifiait ? Comment son mari, même si depuis longtemps elle ne l’aimait plus vraiment, le supportait plutôt le plus souvent, surtout quand il avait bu, et une part de leurs misérables ressources passaient par la bouteille, parfois, comment ce père pouvait-il proposer d’abandonner leur progéniture ? Aussi inutile soit-elle. Elle les avait tous portés, nourris au sein le plus possible. Et l’autre, devant elle, sec et courbé, depuis longtemps sans charme, partiellement édenté ce qui n’arrangeait rien, parce que le travail et la misère épuisent vite, et l’autre ne pouvait pas comprendre ça. Portée dans son ventre durant neuf mois et le plus souvent, plusieurs à la fois. Elle songea surtout à son aîné, Pierre, son préféré de loin. Il était si… enfin il avait vraiment… elle l’adorait.
Tu es tombé sur la tête. Abandonner nos enfants, jamais. Trouve une autre idée mon pauvre ami.
La journée passa. C’était un jour de peine, de hache et de froid. Doigts gourds. Dos en compote. Et la famine qui guettait derrière la porte. La famine prête à les prendre comme elle les avait déjà pris plusieurs fois. Dans quelques jours, le garde-manger serait vide. Ils restait des croûtes de pain, des haricots secs et quelques sacs de pommes de terre. Bientôt, il leur faudrait presque lécher la terre battue, à la recherche de quelques miettes.
Après avoir dîné d’une soupe trop claire, une fois les enfants couchés, la même discussion entre les époux reprit. Les ventres étaient gorgés d’eau grasse, les époux nauséeux et la faim subsistait. Le bûcheron revint à la charge. Il était convaincu que sa décision était la seule envisageable et que sa femme plierait. Poucet qui était un enfant intelligent et vif, contrairement à ce que tout le monde pensait, avait compris qu’il se tramait quelque chose de grave. L’oreille collée contre la porte de ses parents, il entendit leur discussion. Il fut choqué à son tour. Comment des parents pouvaient-ils se résoudre à abandonner leurs sept enfants ? Il était partagé entre la colère et la peur. Pas une peur franche, quelque chose d’insidieux plutôt. Ce n’était pas dans sa nature, la peur, Poucet refusait qu’elle l’envahisse. Mais entendre de telle paroles proférées par ses parents, à sept ans… La peur donc qui tentait d’entre en lui et une colère évidente. La bûcheronne, quelques larmes sur les joues, finit par donner raison à son mari.
J’y ai pensé toute la journée, lui dit-elle. Et je crois que nous ne pourrons pas nous en sortir autrement. C’est bien malheureux de s’y résoudre mais nos enfants sont bien la source de tous nos problèmes.
Très bien, répondit le bûcheron. Demain, nous les emmènerons au fond de la forêt, dans un coin sombre, assez loin d’ici pour qu’ils se perdent. Et dès qu’ils auront le dos tourné, nous leur fausserons compagnie...."

Commentaires

clarisse a dit…
"auteur pour la jeunesse" ! Génial :) par déduction : je suis jeuuuuuuuuuune ! :D moi, l'adulte qui adore lire et écouter du "Broyart" !