Artaud encore

Pendant que Laurent Richard dessine la dernière partie de la vie d'Artaud (ci-dessus, eh bien deux cases toutes fraîchement sorties de son atelier), je suis plongé dans la période 1937-1943, début de l'internement du poète. Je lis un vaste ensemble de lettres écrites par ce dernier, coincé alors dans un état de confusion mentale important et à la fois, comme chaque fois, coupant, tranchant, hyper-conscient. A ce moment de sa vie, Artaud écrit sous une autre identité. Comme s'il souhaitait se défaire un temps de son ancienne peau, allant même jusqu'à demander au médecin de faire en sorte que cette personne âgée qui demande à le voir plusieurs fois et qui dit être sa mère cesse de l'importuner. C'est bien sa mère pourtant. Perdre, se défaire de son identité. Nier celle des autres ou plutôt, les liens qu'on pourrait avoir avec ces autres-là. Artaud est passé de l'autre côté un temps, a entrepris de se réinventer un passé. Il le fera plusieurs fois pendant sa vie. Cela dure plusieurs mois et soudain, il redevient Artaud et écrit quatre lettres le même jour, adressées notamment à ces éditeurs à qui il réclame de l'argent qu'ils auraient omis de lui verser. Des grosses sommes. Retour à la réalité.
Voilà en partie ce qui me fascine chez Artaud. Comme le disait apparemment Denys-Paul Bouloc qui l'accompagna lors de promenades à Rodez entre 1943 et 1946, "Chacun a son Artaud, chacun est passionné par son Artaud". Ce qui me fascine donc, c'est la faculté qu'il a de se regarder lui-même, d'analyser son mal (il le fait dès les lettres qu'il adresse à Jacques Rivière dans les années 1920), cette possibilité de se dédoubler, le lien qu'on peut tisser entre cette faculté à s'observer soi-même et la maladie qui le rongeait, sa folie donc.
C'est tout cela que nous tentons de mettre sur le papier avec Laurent. Notre Artaud donc. Voilà pourquoi ce roman graphique ne sera pas une biographie d'Antonin Artaud. Mais bien une vie possible de ce dernier, quelque part entre la biographie et la fiction.

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