jeudi 7 janvier 2016

Chantiers


Des années que ça dure. Que je coupe et recoupe des pistes qui me semblent voisines, que je creuse en cherchant des liens.
Qu'est-ce qui justifie l'écriture ? Qu'est-ce qui la rend nécessaire ?
La question est d'autant plus compliquée quand on a pris le parti de "vivre de sa plume" et que l'on considère que oui, être écrivain est un métier, en tout cas une façon respectable de gagner sa vie. Parce que dans ce cas, forcément, décider de mener tel ou tel projet ne peut être détaché de la nécessité économique, à moins qu'on soit l'auteur d'un best-seller.
Des années que je travaille autour de la folie. J'en ai parlé déjà ici. J'ai écrit aussi un peu, pas assez à mon goût. Je m'aperçois que tous les chantiers prévus cette année, pour le moment, tournent autour de la folie, ou plutôt, plus largement, de la perception et des frontières, de nos enveloppes corporelles. De ce qui nous fait être au monde. De nos rapports avec ce dernier. Et là, il y a peu, des liens se sont tissés d'eux-mêmes. De curieux liens entre folie et écologie par exemple. Pas l'écologie politique, entendons-nous bien. Notre rapport au monde plutôt, aux pierres, aux arbres, aux non-humains. L'incapacité de notre société qui bétonne à reconnaître qu'elle fait partie de la nature.
Et je crois que je tiens quelque chose. Pas un sujet, non. Je ne suis pas un homme de sujet. À ce propos, je vous conseille de lire l'article de Gérard Mordillat sur le sujet justement, paru dans le numéro de janvier du Monde Diplomatique. Je trouve ce texte un brin caricatural mais il a le mérite de véhiculer une très haute opinion de la littérature vécue comme une fin, une expérience (de lecture comme d'écriture). Et nous en avons besoin.
L'écriture est-elle capable d'avancer toute seule, de créer elle-même son sujet ? Ou est-ce l'inverse ? Est-ce le sujet qui la modèle ? Qui lui donne sa forme ? J'avoue ne pas savoir répondre. Maintenant, je penche un peu pour la première solution. Quand on lit les romans de Beckett ou de Jean-Pierre Martinet par exemple, il est difficile de savoir de quoi ça parle mais enfin, il est aisé de reconnaître que... ça parle.
Si je ne sais pas encore où j’atterrirai exactement, et c'est aussi en cela que l'écriture est une activité fichtrement excitante, je sais d'où je pars. D'où je parle. D'où je parlerai. Il s'agira de perception. De creuser là. De trouver les images justes pour traduire les sensations des personnages. La perception.
Parce que c'est cela qui m'obsède. Ce ne sera pas le sujet, hein, comprenons-nous bien.
Le plus gros chantier, pour ces premiers mois, sera de défricher les chemins d'un nouveau roman de littérature générale. Et si je vais dans le mur, eh bien au moins j'aurai essayé.

Et comme pour tous les voyages, des livres m'accompagnent... ces deux-là entre autres...

"En niant que les oiseaux et les autres animaux aient leur propres styles de discours, en affirmant que la rivière n'a pas de véritable voix et que le sol lui-même est muet, nous étouffons notre expérience directe. Nous nous coupons des significations profondes de nos mots, séparant nos paroles de ce qui les porte et les nourrit. Et ensuite nous nous demandons pourquoi nous sommes souvent incapables, même, de communiquer entre nous..."
David ABRAM : Comment la terre s'est tue. Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte

"Je suis une branche sèche à laquelle sont suspendues les branches des autres." Parole de patient recueillie par Gaetano Benedetti. La folie en partage. Érès


2 commentaires:

Véronique Cauchy a dit…

Ah, je suis super contente de croiser ne serait-ce que virtuellement quelqu'un qui connaît l'oeuvre de Jean-Pierre Martinet! Je suis aussi contente que ce quelqu'un ne sache pas plus que moi de quoi cause exactement son Jérôme, par exemple. ;-) (Mais qu'est-ce qu c'était bien!)

Benoît BROYART a dit…

Merci pour ton commentaire, Véronique. Jean-Pierre Martinet, qu'on ne lit pas assez... Quel souffle et quel glauque univers ! Amitiés